Insaisissable Colombie

Ca ne vous a pas échappé, la Colombie a été depuis une semaine très médiatisée. Les choses en France sont particulières du fait de la rétention par les Forces Armées Révolutionnaires Colombienne depuis 2002 de la franco-colombienne Ingrid Betancourt. On peut dire que l’afect vient jouer un grand rôle dans l’analyse qui est faite en France (la forte communication des proches de la franco colombienne y est aussi pour beaucoup).

Le continent latino américain est, de fait, très peu couvert dans les médias français, comparé, par exemple, à d’autres pays tel l’Espagne. On donnera ici plus la priorité au continent africain du fait de l’histoire et les intérêts géo politiques français.

Dernièrement cependant, on constate un regain d’intérêt pour le continent sud américain de par le grand nombre de personnalités emblématiques qui ont émergé ces dernières années : Luis Ignacio Lula Da Silva (dit Lula) au Brésil, Hugo Rafael Chávez Frías (au Vénézuela), Verónica Michelle Bachelet Jeria au Chili ou encore Juan Evo Morales Ayma en Bolivie.

Comme souvent, le problème de ces médiatisations extrêmement ciblées et temporaires, c’est qu’elles ne permettent pas de saisir les situations de chacun de ces pays, situations que l’on a tendance à négliger en les réunissant toutes sous le label « latino américain ». La question de l’existence ou non d’une unicité culturelle (car linguistique) du continent doit être posée, elle ne l’est pourtant pas assez. Trop souvent, on fait l’amalgame.

Un exemple ici avec la Colombie. En s’en tenant uniquement à la couverture de l’actualité, il est relativement difficile de pouvoir avoir une vue d’ensemble éclairée… En évoquant la situation colombienne en France, on retient que Betancourt est détenue par la guerrilla, que Renaud en a fait une chanson, que la violence « règne », qu’il y a de la drogue et que le président Álvaro Uribe Vélez a bombardé les FARC qui se situaient en territoire équatorien. Mes raccourcis sont caricaturaux mais pourtant, c’est ce qu’il m’a été donné de d’entendre le plus souvent. Et si ces raccourcis existent, ce n’est pas seulement pour se simplifier la vie mais aussi car la situation colombienne est extrêmement complexe, diverse … insaisissable.

Historiquement, la Colombie n’a jamais été sous le joug d’une dictature militaire. Déjà en cela, le pays est une exception latino américaine. Pendant longtemps (de 1958 à 1974, période majoritairement autoritaire sur le continent du fait de la situation internationale d’une part et des extrêmes inégalités d’autre part – pour résumer à la vite), deux partis politiques historiques (conservateurs et libéraux) se sont mis d’accord pour accéder au gouvernement chacun à leur tour – cette période d’alternance politique calculée est connu sous le nom de Frente Nacional.

En plus de cette spécificité (que partage le Vénézuela), la Colombie est caractérisée par une très grande diversité. Une opposition constante et acharnée durant de nombreuses années de trois corps est à l’origine de la situation telle qu’on la connait aujourd’hui et depuis plus de 25 ans.

L’armée tout d’abord, et donc l’Etat. Le bras armée du politique n’a jamais réussi à s’imposer contre les 2 autres. La Colombie bénéficie aujourd’hui de la troisième aide financière états-unienne la plus importante en la matière (après Israël et l’Egypte). Suite au lancement du Plan Colombie par l’administration Clinton pour lutter contre le traffic de drogue, priorité a été donnée à la solution armée. Depuis l’éclection de Uribe, l’armée colombienne a triplé sa puissance.

Les guerillas sont apparues dans les années 60 dans l’ensemble du continent latino américain. Une des nombreuses autres spécificité de la Colombie est que l’une d’entre elles est toujours en activité aujourd’hui (et ce n’est pas par hasard). Les FARC ont tenté de se constituer en parti politique (l’Union Patriotique) de 1985 à 1994. Ses militants ainsi que ses dirigeants (l’UP a remporté un franc succès électoral dès ses débuts) furent tous littéralement massacré par la seconde entité à prendre en compte.

Les paramilitaires furent le bras armée des narco trafiquants. Ces mercenaires firent preuve d’une brutalité et d’une violence hors norme. En 2002, le gouvernement du nouveau président Uribe fit voter la ley de justicia y paz ayant pour but de démobiliser les paramilitaires en les amnistiant. Pendant un mois, la justice colombienne put investiguer sur les innombrables meurtres commis. Au delà, les paramilitaires seraient aministiés… Un témoignage m’a indiqué qu’un homme ayant confessé la mort de 1000 personnes dont 200 enfants (je me demande tout de même si il a fait le décompte au fur et à mesure) a écopé de 4 ans de prison…

Cette loi fut un succès dans le sens où on assista à la relative disparition des paramilitaires. En échange, on assiste depuis 4 ans à une véritable « paramilitarisation » des esprits. D’une part, de nombreux liens ont été établi entre l’entourage d’Uribe et les paramilitaire. Celui ci bénéficie aujourd’hui encore d’une immense cote de popularité (78% ces derniers jours). La population est reconnaissante de la démobilisation de quelques 30 000 paramilitaires. Elle arrive en outre à saturation de la guerrilla, des nombreux enlèvements et est prête à un très grand nombre de concession contre l’espérance qu’Uribe donne de les éradiquer définitivement.

Trois corps sont donc responsables de la situation Il est très important de souligner que l’Etat colombien pendant longtemps (et encore aujourd’hui dans une certaine mesure) n’a pas le monopole de la violence légitime ni une unicité de son territoire (l’Etat ne contrôle pas certaines zones). A la racine de cela, un unification du territoire et de l’identité nationale n’ayant jamais été effectuée, et le narcotraffic, véritable gangrène de la situation depuis 30 ans.

Ou en est on donc ?

Une population à bout, prête à éluder nombre d’éléments (impunité des paramilitaires, parapolitique)
Une guerrilla qui s’affaiblit mais qui n’est pas prête de rendre les armes (on pronostique plutôt une fragmentation de l’oganisation avec l’existence de différents fronts et de différents commandements) et qui continue les enlèvements.
Un président qui a réussi à rompre le jeu politique traditionnel grâce à un très forte personnalisation de la politique, qui a incontestablement amélioré la situation d’une grande partie de la population en matière de sécurité (les laissé pour compte sont hélas sans voix, notamment les populations rurales subissant toujours de plein fouet la situation actuelle).

Une situation insaisissable que j’ai tenté de résumer ici, dans les très très grandes lignes (et encore, c’est déjà trop long, personne ne lira jamais en entier ce billet), sans m’attarder sur le contexte international, ni sur l’histoire de la guerrilla ou des paramilitaires, ni sur la vie politique, ni sur le narcotraffic absolument essentiel (mais qui est majoritairement traité dans les médias) ni sur les nombreuses analyses existant sur la situation.

Insaisissable Colombie. Sa complexité n’a d’égale que l’intérêt qu’il faut y porter, au delà d’Ingrid Betancourt.

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