Suisse : la grande crainte de l’ouverture ?

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Aujourd’hui est un jour de votation (terme pour désigner tout vote qui n’est pas une élection en Suisse, qui a  unsystème politique aussi particulier qu’avant gardiste). Le peuple va, entre autre, s’exprimer sur la reconduction et l’extension à la Bulgarie et à la Roumanie des accords Bilatéraux avec l’Union Européenne. Grosso modo : que la Suisse reste dans l’espace Shengen de libre circulation, que les citoyens de l’UE puisse continuer à travailler et à s’établir librement en suisse (ET RECIPROQUEMENT). Voir un très bon résumé des enjeux.

L’ambiance actuellement en Suisse me fait invariablement penser à l’ambiance de 2005 en France lors du référendum sur le Traité Constitutionnel Européen. L’opposition, donnée au départ largement battue, a effectué une remontée fulgurante au point de se retrouver au coude à coude avec le OUI, majoritaire au sein des élites politiques (même si on observe des élus se prononcer unilatéralement pour le non de peur de ne pas se faire réélire, tel le tessinois Valenteino Benicchio).

Il y a énormément de fausses peurs, de préjugés (de xénophobie peut on dire), de mensonges savamment entretenus par l’Union Démocratique du Centre qui n’a de centriste que le non (il s’agit du parti le plus à droite du pays, ayant réalisé plus de 20% au niveau fédéral lors des dernières élections). Pourtant, pour parler avec nombre de Suisses, on sent que cette volonté de repli sur soi est réelle et massive. Selon moi, on peut y voir trois causes :

– le scepticisme contre le gouvernement et les élites tout d’abord. Pourquoi ? Car au départ, les Suisses étaient censés voter séparément sur la reconduction (indéfinie) et l’extension  (à la Roumanie et la Bulgarie) des accords. Beaucoup de citoyens se sont sentis floués, suite à une campagne médiatique massive de l’UDC (la séparation des deux questions étaient une revendication fondamentale du parti que le gouvernement s’était engagé à respecter pour se rétracter).
D’autre part, beaucoup argüent (et ils n’ont pas tort) que, de toute façon, le gouvernement trouvera autre chose en cas de vote négatif, comme on l’a vu après le non au référendum constitutionnel des nétherlandais et des français… Voir une vidéo qui en dit très long sur le sujet.

la xénophobie, présente à plusieurs niveaux. Il faut savoir que l’UDC, après l’échec de la division du référendum, a basé sa campagne pour le non en arguant que les roumains (comprendre les gitans…) allaient arriver par millions en Suisse (« comme les Kosovars l’avaient fait avant eux »). Cette « peur du ressortissant de l’Est (Yougoslave, Kosovar, Roumains, Bulgare…) » est avant tout le lot de la suisse alémanique, traditionnellement la plus à droite.

Cette peur s’est vite vu complémentée par une autre peur, beaucoup plus répandue dans les cantons limitrophes : le (re)sentiment anti frontalier. Le Tessin et Genève sont de loin les plus représentatifs. + 45% de frontalier notamment dans la région lémanique ces 5 dernières années.

Les Français acceptent des emplois qualifiés pour un salaire moindre, on les accuse de dumping salarial et de briser les grèves. Surtout, les rapports entre Français et Suisses se détériorent à grande vitesse, la non intégration volontaire ou supposée des uns, entrainant le ressentiment croissant des autres… Ce discours semble tellement rodé, déjà entendu (pas seulement en Suisse). C’est juste « curieux » de voir qu’il s’applique au Français voire aux ressortissants de l’UE, catégorie de personne qu’on ne considèrerait pas directement comme telle… Du coup, pour beaucoup, la non reconduction des bilatéraux seraient un moyen d’arrêter le flux continue de frontalier.

Sauf que si les frontaliers sont là, c’est parce que la demande de main d’oeuvre (qualifiée notamment) est trop importante. Et que « le miracle économique suisse » leur est en grande partie imputable. Il faut aussi garder en tête que le Suisse est systématiquement privilégié au niveau du salaire et de l’embauche sur l’étranger…
Rappelons enfin que la Suisse est un des seuls pays en Europe à arriver à préserver une immigration de travail (seul 1 immigré sur 6 arrive à acquérir la nationalité, les autres repartent au bout de 10 ou 15 ans) « grâce » à une des politiques d’immigrations les plus strictes en Europe.

la crise financière. Qu’on le croie ou non, la situation des Suisses est elle aussi entrain de se précariser à grande vitesse. Tout à fait logiquement, le camp du non mise sur un regain de protectionnisme pour préserver sa bonne condition de vie. Cela se comprend assez. En outre, il y a une indéniable colère contre les banques (Crédit Suisse, UBS), les dividendes qu’ils se sont attribués en fin d’année malgré les pertes, ce qui ne fait qu’exacerber le sentiment anti élite. Et puis la crise est aussi un moyen de raviver le sentiment isolationniste qui est constitutif de l’identité suisse. Dans ce sens, Norvège et Suisse, même combat.

On le voit, la conjoncture de ces trois facteurs risque de faire basculer le résultat des votations, qui sera connu aujourd’hui. En octobre 2008, le OUI était pratiquement acquis. La situation a depuis, si l’on peut dire, « pourri. » Je ne peux m’empêcher de penser au moment fondamental que constitua le NON à l’entrée dans l’Espace Economique Européen (comprendre l’Union Européenne) en 1992.

Dans tous les cas, les résultats de ces votations constitueront un tournant dans l’orientation de la politique suisse. Trop souvent cependant, les hélvètes ont tendance à oublier que la non reconduction de ces bilatéraux leur sera plus préjudiciable que bénefique : sans eux, les Suisses ne pourront tout simplement plus s’établir à l’étranger, et auront beaucoup plus de difficultés à se développer au niveau européen. En 2000, le pays a réalisé 78% de ses exportations avec l’UE…

Rajout : C’est finalement le OUI qui l’emporte à 60%. Comme quoi, les sondages se sont encore trompés. Je suis tout de même le premier surpris de cet excellent score. Une bien bonne nouvelle.

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