Bolivie : L’agression de Victor Hugo Cardenas, ou le double tranchant du soutien des mouvements sociaux.

Me trouvant actuellement en Amérique Latine (en Bolivie) dans le cadre de mes études, j’ai ouvert avec mes camarades de master un blog traitant de l’actualité latino américaine.

Je copie/colle ici l’article que j’ai écrit il y a quelques jours.

Il y a quelques semaines, Evo Morales a donné une conférence à l’IEP de Paris. Il y affirmait notamment que le gouvernement de l’Etat plurinational de Bolivie (la forme longue de dénomination de la Bolivie depuis l’approbation de la nouvelle constitution politique de l’Etat – CPE) était un gouvernement dont la base était les mouvements sociaux indigènes (notamment et surtout les syndicats). Dans sa rhétorique quotidienne envers les Boliviens, Evo Morales appuie d’ailleurs sa légitimité démocratique sur le soutien dont il bénéficie de la part des mouvements indigènes (60 % de la population).

Vivre en Bolivie permet de saisir l’importance de ces mouvements. En plus d’être constamment présents dans la rhétorique présidentielle, plusieurs ministres sont d’origine indigène. Nombreux sont aussi les « bloqueos » (blocus) perpétrés un peu partout dans le pays (« à vue d’oeil », on peut d’ailleurs penser qu’il constitue le principal répertoire d’action du peuple bolivien). Arrivé au pouvoir grâce à ces mouvements, Morales, à travers la nouvelle constitution, a consacré leur vitoire politique. Voir cependant les 60 % de population indigène comme un « bloc » est une erreur.

Le 25 janvier 2009, 20 organisations de femmes indigènes ont déclaré que Victor Hugo Cárdenas (ex vice premier ministre d’origine indigène du président Gonzalo Sanchez de Lozada, de 1993 à 1997) ainsi que trois autres hommes politiques indigènes étaient des « traitres et des ennemis de leur propre lignée sanguine« . De fait, Cárdenas s’est vu reprocher sa proximité avec les 4 préfets rebelles autonomistes de la « Media Luna ». Comme « sentence », la communauté de « campesinos » indigènes Omasuyos de la ville de Sankajahuira à 80 km de La Paz, a décidé unilatéralement d’exproprier Cardenas et sa famille.

Samedi dernier, un groupe d’Omasuyos a investi la maison de la famille Cardenas au nom de la « Justice Communautaire » instaurée par la nouvelle CPE avec comme objectif de mettre à la rue la famille. Problème, ladite famille a fini à l’hôpital suite aux nombreux coups reçus. Les justifications furent plutôt confuses, la communauté Omasuyo s’appuyant surtout sur le passé politique de l’ex vice président et ses agissements récents pour légitimer ses actions.

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Depuis, « le cas Cardenas » s’est vu propulsé à la une des médias boliviens, notamment suite à la réaction du gouvernement. Evo Morales a en effet déclaré que « eso es asuntos ellos (ce sont les affaires de la communauté) y que tenía que resolverse con su comunidad de acuerdo a usos y costumbres »(cela doit être résolu au sein de la communauté, en accord avec leurs us et coutumes), en sous entendant que Cardenas l’avait bien cherché, en s’opposant au gouvernement, soutenu par la communauté. Suite à ces déclarations, l’opposition, l’Eglise et la communauté internationale a exprimé sa vive réprobation (l’ambassade France a eu des mots très durs).

Un député du parti du gouvernement (le MAS, Movimiento al Socialismo) Leandro Chacalluca a affirmé hier qu’il allait présenter dans les prochaines heures un projet de loi pour exproprier Cardenas et faire de sa maison un bien public. Cette déclaration fait écho aux dires du vice président Álvaro García Linera ayant déclaré devoir initier un processus légal aboutissant à l’expropriation.

Cette affaire est très révélatrice de la situation dans laquelle se trouve en ce moment la Bolivie.

Evo Morales veut avant tout rétablir les droits des indigènes, ceux ci ayant été, il est vrai, honteusement bafoués depuis l’indépendance de la Bolivie. Le problème est qu’en se faisant, il encourage la création d’une société à deux vitesses, avec deux types de citoyens (les indigènes et les autres). Car il tente d’autre part de banir toute discrimination en instaurant une sorte de discrimination positive généralisée. En gros, l’assemblée plurinationale (le congrès) doit dorénavant contenir des représentants de toutes les minorités ethniques (aymaras, quechuas, guaranis, noirs, etc.) sans oublier la parité homme femme qui se doit d’être respectée. Les indigènes auront ainsi le droit à deux votes pour chaque scrutin (un général, un pour les représentants inigènes). Un tel fractionnement de la société conduit hélas à une exacerbation des tensions et à un replis communautaire généralisé. Il est certes difficile de demander une unité nationale lorsque l’idéal républicain bolivien n’a jamais vraiment pris en compte l’identité indigène. Cependant, Morales parait faire exactement l’inverse de ce qui a été fait par les créoles, en instaurant une discriminsation pro-indigène.

En outre, avec l’expropriation Cardenas, on observe qu’au sein même des communautés indigènes, il existe des tensions croissantes entre les pro-MAS (très large majorité) et les autres qui est favorisée par le nouveau principe d’autonomie instauré par la CPE.
La nouvelle constitution est censée consacrer l’autonomie des communautés indigènes qui doivent pouvoir se gérer selon leurs propres traditions. Morales veut une autonomie à tous les niveaux – départemental, provincial, municipal, communautaire, et indigène. A terme, le but est de refonder toute la division administrative du territoire en imposant qu’un seul niveau en dessous du gouvernement (et non plus 3 comme aujourd’hui) – les naciones. Cependant, personne ne sait exactement de quelle autonomie on parle. De leur côté, les préfets (élus) des départements les plus riches du pays militent, eux, pour une émancipation totale du gouvernement, chose que refuse catégoriquement le gouvernement central, sous prétexte de démentellement du territoire et de la patrie.

Malgré son manque de clareté, cette autonomie en tant que principe constitutionnel est cependant aujourd’hui revendiquée par Evo Morales, pour la résolution d’un problème que ce devrait de résoudre la justice bolivienne. Hier, la communauté Omasuyo a déclaré avoir instauré un « état de siège », interdisant à tout ressortissant de la ville de parler avec les mendatés par la justice, (los « fiscales ») censés établir les faits, prétextant que la communauté est régie par ses propres lois. C’est hélas l’Etat de droit qui est remis en cause, avec un soutien du pouvoir exécutif.

Revenons à notre propos du départ. Dans sa conférence, Morales affirme être la voix des mouvements sociaux. Clairement, sa légitimité démocratique en dépend. Néanmoins, cette légitimité est à double tranchant. Morales ne peut pas se permettre de désavouer une communauté se revendiquant des principes instaurés par la nouvelle constitution, même si celle ci a mal agi.

C’est précisément un des problèmes majeurs de la Bolivie aujourd’hi. Morales est pris entre deux feux. D’un côté, les départements les plus riches demandent à s’émanciper, de l’autre les mouvements sociaux maintiennent une pression constante pour en faire toujours plus. Ce qui conduit à des dérives telles que celle de l’affaire Cardenas.

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Comments
One Response to “Bolivie : L’agression de Victor Hugo Cardenas, ou le double tranchant du soutien des mouvements sociaux.”
  1. didierpetre dit :

    Je partage pleinement le côté objectif et mesuré de l’analyse ici présentée. Et je connais le contexte de l’intérieur vu que je suis arrivé en Bolivie il y a 15 ans.

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