Réflexions sur Avatar

Le WE dernier, j’ai vu Avatar. Jamais le cinéma n’avait été une telle expérience. J’ai été complètement abasourdi par le spectacle offert, à ma grande surprise. Au-delà, le film a eu en moi une immense résonnance. Je ne cesse d’y penser depuis. Non pas tant du fait de la très simple histoire ou du tour de force technique. Le film m’a replongé dans une très profonde amertume, celle que je ressens en pensant au phénomène de colonisation notamment. Pour la France par exemple : comment les élites d’un pays si profondément inspiré des Lumières pour ses politiques au niveau interne a pu cautionner et perpétuer une telle entreprise (attention à ne pas généraliser, mais tout de même) ?

C’est bête à dire, mais lorsque je fais le point sur la colonisation, lorsque je m’arrête sur les conséquences engendrées, je n’arrive tout simplement pas à m’en remettre. C’est plus fort que moi. Un profond sentiment de mal être me submerge. Ledit sentiment m’est revenu en pleine figure à la sortie du cinéma.

Il faut aller au-delà du scénario simpliste d’Avatar. Il y a tellement de références, tellement d’échos à la situation dans laquelle les sociétés occidentales se trouvent aujourd’hui. Sans me lancer dans une analyse (pop) philosophique en toc (dont je ne serais d’ailleurs pas capable), je ne peux m’empêcher de jeter quelques pistes ou réflexions, dont je n’arrive tout simplement pas à me défaire depuis quelques jours.

Le déni d’humanité

Je ne me rappelle pas avoir vu une œuvre cinématographique où le déni d’humanité était tel (il faut préciser que ma culture cinématographique est plutôt limitée). D’entrée, on est totalement acquis à la cause du peuple autochtone (les Na’Vi), semblable, dans l’esprit, aux peuples pré colombiens mais n’étant pas humain. D’emblée, Cameron fait tout pour nous dégouter du trop plein de technologie (paradoxal pour le film le plus avancée technologiquement et, c’est  désormais officiel, le plus rentable de l’histoire), engendrée par des homo sapiens déshumanisés.

Il est intéressant de prendre Avatar (les extraterrestres subissent la néo colonisation humaine) et de jeter un parallèle avec l’autre grand film de Sci-Fi de 2009 : District 9 (les extra terrestres sont perdus et n’arrivent pas à repartir de la terre). Dans les deux cas, on érige la différence de race en argument suprême pour entreprendre le génocide. Dans les deux cas, on a devant nous de profonds dénis d’humanité (sous couvert d’un autre différent, l’homme s’arroge le droit à l’extermination). Dans District 9, les « aliens » sont hideux et inspirent peu, ce qui facilite la tâche. Dans Avatar, ils sont démesurément bons, bleus, beaux, brefs, propices à la l’empathie (un peu à l’instar des extra terrestres dans Mission to Mars). District 9 s’avère donc plus intéressant car le spectateur ne peut s’empêcher de se sentir concerné, de se mettre à la place des « méchants humains » luttant contre la racaille extra terrestre dégoutante.  Alors que dans Avatar, le mythe rousseauiste du « bon sauvage » n’est jamais loin (avec toute la compassion que cela sous entend).

Le déni d’humanité est aussi présent dans le destin des protagonistes. Dans les deux films, on assiste à un transfert volontaire ou forcé de l’état d’humain à celui d’alien.  Ainsi, dans Avatar, le protagoniste choisit tout simplement de se débarrasser de son enveloppe humaine (« il trahit sa race », pour reprendre des termes du film). Dans District 9, le protagoniste se transforme peu à peu, et malgré lui, en immonde extra terrestre. Et c’est à travers ses yeux effarés qu’on éprouve petit à petit de l’empathie pour le peuple étranger (et de l’aversion grandissante pour les humains).

Mais si je parle de déni d’humanité, c’est avant tout pour le sentiment amer que le film de Cameron m’a laissé. Dès le départ, on prend fait et cause pour les Na’Vi … contre les humains. En cela, Avatar a provoqué chez moi un étrange sentiment de dépit et d’emprisonnement : les autochtones triomphent contre les « horribles hommes cupides » (je colle à l’image donnée dans le film des corporates et des militaires), mais aussi contre la race humaine dans son ensemble, réduite au rôle d’oppresseur (il y a certes quelques « gentils » mais ceux-ci s’empressent vite de mourir). Plus que de dénoncer une nature mauvaise de l’humain, Avatar fait le portrait de personnages guidés par leurs intérêts immédiats. Collant au « tous pourris, sans avenir, bon à rien » (sur fond de conception Hobbsienne), Cameron livre une vision manichéenne de l’humain que l’on peut critiquer pour son simplisme mais qui fait indéniablement ressentir un sentiment de malaise. Car le spectateur fait indirectement et obligatoirement partie du groupe des oppresseurs, de par sa condition d’homme.

Le fait que le protagoniste choisisse au final d’abandonner sa condition humaine renforce le trait et provoque une certaine frustration. A l’inverse de « Jake Sully », nous ne pouvons pas nous affranchir de cette part d’(in)humanité sommeillant en nous, nous sommes condamnés à continuer à faire partie de cette race si horriblement dépeinte. L’histoire est certes belle, mais le message s’adressant au spectateur est pour le moins sombre.

Une néo colonisation très similaire à la découverte du nouveau monde.

Le gout est d’autant plus amer que Avatar fait bien évidemment (et là encore de manière simpliste) le parallèle avec la colonisation (alors que District 9 fait référence à l’apartheid sud africain). A la fin du film, impossible de ne pas être plongé dans une difficile réflexion historique sur le bilan (non achevé) de ce procédé à notre échelle. D’autant plus que nos sociétés occidentales contemporaines (notamment leur succès économique) reposent sur cet horrible épisode de l’humanité. Attention, la colonisation a bien sur existé de tous temps, et ça n’a jamais été un processus pacifique. Mais la colonisation occidentale a atteint un paroxysme à ce jour inégalé.

Avatar est particulièrement noir puisque la colonisation est répétée. On ne sait certes pas selon quels impératifs (à part celui du profit immédiat, raison trop simpliste donnée tout au long du film). Mais de voir des humains du futur perpétuer à nouveau un procédé aussi barbare est tout simplement propice à la dépression. A la manière des théories politiques de la dépendance ou du système monde, certains arguent d’ailleurs qu’Avatar dénonce aussi l’action des firmes multinationales dans notre monde bien contemporain (le pillage des ressources naturelles, l’exploitation des populations locales à bas prix), conséquence directe du capitalisme débridé né de la Révolution  Industrielle du XIXème et ayant acquis un statut sans précédent depuis la chute du mur de Berlin (de paire avec la démocratie, on toucherait là à la fin de l’histoire).

Il n’est pas ici question de sombrer dans une idéalisation du bon sauvage si cher à Rousseau en affirmant qu’il a été « perverti » par les colons. Après tout, les Na’Vi constituent un alter tellement différent (humanoïdes humanisés mais pas humain,  faisant écho aux séduisantes théories d’adaptation et de contingence) que l’on peut y projeter un idéal débilisant : une humanité épurée de sa « vile nature ».  Maints peuples autochtones furent cruels, avec des modes de vie pas vraiment durables (voir le formidable film de Gibson sur les mayas, Apocalypto) et se menèrent des luttes sans merci. Mais ce ne fut rien, comparé à la colonisation froide et rationnelle (car disposant de moyens plus évolués) qu’a constitué la colonisation occidentale, le XIXème étant une sorte d’apogée.

Avatar, loin de constituer une seconde chance, nous le rappelle indirectement : il ne reste rien de ces apparentés « Na’Vi » du passé, de ces hommes que l’on a sciemment déshumanisé pour mieux les instrumentaliser ou les éradiquer. Assez paradoxalement, voir les Na’Vi triompher contre l’envahisseur terrien ne peut que nous rappeler l’échec quasi total des résistances autochtones face à la colonisation occidentale. Loin de la catharsis, le film de Cameron m’a rendu amer. Car il m’a fait une fois de plus prendre conscience de l’ampleur du désastre.

Plus concrètement, Avatar permet aussi de revenir sur quelques épisodes de la colonisation (je me centrerai uniquement sur la colonisation de l’Amérique, celle avec laquelle je suis le plus familier).

Par exemple le destin du protagoniste d’Avatar est étonnamment similaire à celui de l’Espagnol Gonzalo Guerrero. Parti faire fortune en 1511, naufragé au large du Yucatan, Guerrero, à l’inverse de ses compagnons d’infortunes sacrifiés ou morts de maladie, devint Maya. Ceux-ci, impressionnés par son courage, lui laissèrent la vie sauve et l’initièrent à leurs coutumes. En couple avec une femme Maya (avec qui il eut 3 enfants), Guerrero gagna petit à petit le respect du peuple pré colombien au point d’être consulté pour les stratégies militaires. Lorsque Cortes tenta de le sauver (par l’entremise d’un autre espagnol prisonnier), Guerrero déclara (citation tiré d’une géniale publication de l’UNESCO) « ici, je suis considéré comme un cacique et come un capitaine en temps de guerre. Mon visage est tatoué […], que diront de moi les Espagnols quand ils me verront ainsi ? Et tu devrais voir comme mes enfants sont beaux ! ». Il mourra finalement aux côtés des Mayas dans un combat contre les Espagnols.

Cette anecdote permet aussi de rappeler « l’indianisation des blancs » qui eut lieu lors de la colonisation du nouveau monde. JACQUIN (dans le même bouquin) parle d’ailleurs d’une « étrangeté radicale de la découverte du Nouveau Monde »: la société européenne s’est souvent révélée plus fragile que les cultures qu’elles voulurent dominer. Ainsi, « des milliers d’européens [pauvres] sont devenus volontairement sauvages », fuyant une société qui les exploitait et les méprisait, tentant d’échapper à la contrainte sociale et de vivre une vie différente. Comme dans Avatar, les modèles proposés par les peuples autochtones d’Amérique du Nord étaient, à ce titre, bien plus séduisant pour une certaine frange des peuples colonisateurs.


Le rapport de l’homme à la nature, la nécessité d’un renouveau spirituel ?

Dernière réflexion, un peu plus ésotérique, faisant écho à l’animisme pratiqué par les Na’Vi et à leur rapport à leur environnement. Un peu à la manière du mode de vie des aborigènes d’Australie, les Na’Vi s’auto perçoivent comme faisant parti intégrante d’un écosystème où chaque chose a sa place. Leur mode de vie, totalement durable, fait écho à des théories « eco friendly » actuelles (je pense surtout la théorie Gaïa).

A l’opposé de ce monde « magique » (véritablement magique avec la 3D), Weber nous dit dans Economie et Société que l’avènement des religions monothéistes a permis de sortir de la perception enchantée du monde caractéristique d’Avatar (le fameux « désenchantement du monde »). « Ce sont les prophéties qui sont parvenues à sortir le monde de la magie et qui créèrent par là même les bases de notre science moderne, de la technique et du capitalisme ».

Certains opèrent un parallélisme entre spiritualité des Na’Vi et religions védiques. Voir par exemple  ce billet sur la « transmigration de l’âme » opérée à la fin du film que l’on retrouve aussi dans l’hindouisme ou chez certains philosophes asiatiques. Cette notion de « transmigration de l’âme » (lorsque le protagoniste choisit de changer de corps) peut aussi être la base d’une plus large réflexion sur les doubles vies engendrées par l’avènement des jeux en ligne (rappelons que l’avatar, avant d’être un film, est un terme pour désigner son personnage fictif dans les jeux ou sur les forums). Pour aller plus loin, il faut absolument voir le chef d’œuvre de Mamuro Oshii : Avalon.

Mais plus que la référence à des courants philosophiques ou religieux, Avatar offre une nouvelle occasion de méditer sur la très difficile tentative actuelle de redéfinition du rapport de l’humain à son environnement. Thème ô combien contemporain, omniprésent médiatiquement, allant de paire avec la plus importante problématique actuelle : le changement climatique.

Si l’on entend partout qu’il y a urgence pour préserver le climat, ce n’est pas parce qu’on s’est tout à coup rendu compte que la destruction des écosystèmes terrestres devenait irréversible. La menace sous jacente, la plus importante, c’est le péril que cette destruction pourrait représenter, à terme, pour l’humanité.  On peut encore une fois faire référence à Weber pour expliquer cet état de fait : le désenchantement du monde a entrainé la négligence totale de l’humain pour son environnement. Car une fois le monde « démagifié », l’humain s’est érigé en tant qu’être supérieur à son environnement. Il s’est arrogé le droit de l’exploiter. La Sci Fi prend le relais (et Avatar n’est pas le premier dans le genre) en imaginant une situation où l’humain n’a d’autre choix que de coloniser une autre planète pour survivre (ici, il s’agit cependant clairement d’une colonisation économique).

Espérons tout de même que, le cas échéant, on sera loin du manichéisme simplet caractérisant les « méchants du film », uniquement guidés par leur gout démesuré du profit.

A travers le protagoniste d’Avatar, qui adopte le mode de croyance du peuple qu’il est censé détruire au départ, Cameron pose donc la question de la nécessité (ou non) d’une nouvelle perception de l’environnement. Le motif de la seule survie de l’espèce pour palier au changement climatique n’est pas suffisant (car pas trop éloigné).  Au-delà d’une réflexion sur le passage progressif vers un nouveau modèle économique, Avatar est aussi l’occasion de se demander si la sauvegarde de l’environnement ne serait pas plus aboutie si les sociétés les plus pollueuses n’effectuaient ne serait ce qu’un semblant d’amorce du tournant effectué par « Jake Sully » dans Avatar. Une remagification du monde (un ré enchantement).

Dans ce futur hypothétique peuplé d’hommes bleus et de gros robots méchants, les systèmes politico-économiques occidentaux paraissent toujours être « the only game in town ». On peut cependant se soulager (se dédouaner ?) en se disant que ces humains sont états-uniens (certains voient plus dans Avatar une parabole sur l’impérialisme nord américain). Pour mieux affirmer que d’autres peuples l’auraient surement joué autrement. La pirouette est à mon avis trop facile.

Je laisse le dernier mot à ma pote Cécile : « notre modèle est le résultat d’environ 2000 ans d’histoire, soit rien à l’échelle de l’histoire de l’humanité. Je ne pense pas que je vivrai pour voir le changement de modèle, mais je suis persuadé qu’il arrivera ». (je serais tenté d’ajouter : « à quel prix ? »)

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Comments
One Response to “Réflexions sur Avatar”
  1. En gros, Danse avec les loups sur un autre planete.

    Bon critique mon ami.

    Personellement j’ai trouvé les pas si subtile « sub plots » un peu lourd. C’est pas un type qui travail dans le pub qui va faire le moral sur le subliminal, mais j’aime pas trop quand on voir un film qui essay de faire passer des messages en douce. Comme t’as bien remarqué, l’esoterique et de partout. Mort et renaissance, le projection astral, le notion du system energetic de la plantete (lay-lines), le fait que les bonhommes sont bleu, bref le tout quoi.

    Mais en même temp, les reproches que je le fais ne sont pas exclusive à Avatar et je dirais sont même typique de Hollywood, donc il faut pas être trop dur. Visuellement j’ai le trouvé très jolie surtout les paysages.

    J’ai enrendu aussi que le nom de le gros corporation méchant est le même que celui dans Alien. Un clin d’oeil à Rippley peut-être

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